Cyrarko de Lutéçac


Pardon Monsieur Rostand pour cette parodie, heureusement courte.
Votre tirade l'était bien trop pour le lecteur gourmand.









Jacquot


Personne?
Attendez! Je vais lui lancer un de ces traits!...

Il s'avance vers Cyrarko qui l'observe, et se
campant devant lui d'un air fat.

Vous...vous êtes.... heu.... vous êtes... très petit.

Cyrarko, gravement.

Très.

Jacquot, riant.

Ha !

Cyrarko imperturbable.

C'est tout ?...

Jacquot

Mais...

Cyrarko

Ah ! non ! c'est un peu court, vieil homme !
On pouvait dire... Oh ! Dieu !... Bien des choses en somme.
En variant le ton, -par exemple, ceci :
Agressif : "Moi, monsieur, si j''étais si petit,
J'aurais toujours aux pieds une paire d'échasses !"
Amical : "Avec des bras si courts, comment nager la brasse ?
Quelle chance d'être accepté dans le petit bassin!
Descriptif : "C'est un nabot!... C'est un minus!... C'est un nain!...
Que dis-je, c'est un nain?... C'est un lilliputien!"
Curieux : "Entre vos petites mains,
Le moindre parapluie est-il un parasol ?"
Religieux: "Rendez grâce au Seigneur de pouvoir le prier, sans plier le genou ni même user le sol!"
Gourmand: "Monsieur, je vous jalouse, je vous envie
Pour si peu de besoin, un si bel appétit!"
Penseur: "Qui donc...de vos parents...
A moins qu'aucun des deux ne fût réellement grand."
Tendre : "Je vous prie, mon ami, grimpez sur mes épaules
et voyez, pour une fois, jusqu'où monte le saule"
Hospitalier: "Mais prenez donc une chaise...
Pardon! je comprends, debout vous êtes plus à l'aise..."
Cavalier : "Quoi, l'ami, quelle belle économie!
Pour galoper à l'envi, un petit âne suffit !"
Compatissant : "S'habiller d'un rien et devoir acheter sur mesure !"
Admiratif : "Comparée à votre hauteur, mazette...quelle pointure !"
Lyrique : "La sagesse populaire, à l'œil si bénéfique
Nous enseigne que tout ce qui est petit est beau
Vous faites un homme superbe...sublime...magnifique!
L'épithète est injuste, j'inventerai un mot!"
Respectueux : "Monsieur, Je vous salue,
Pour regarder le ciel, j'admire votre vue !"
Militaire : "A terre! plus vite fait que dit!"
Pratique : "Des réductions s'imposent quand on est une fourmi
Demi tarif tous les jours, pas seulement le lundi !"
Maladroit: "Je n'ai pas entendu, quel est votre petit nom ?"
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot long:
"Et voilà donc la pluie qui lève le blé tendre et irrigue la terre
Mais pour votre croissance, coupable négligence! , même elle ne peut rien faire!"

Visions














J'ai vu les châteaux d'or s'éprendre de collines
Et les montagnes bleues aimer des châteaux forts
Des rivières enchantées éployer les glycines
De rivages bien sages et qui pleuraient "Encore!"

J'ai vu les gongs d'orient supplier le tonnerre
Et des robes, safran, s'habiller de prière
Les chevaux andalous tonner dans le désert
Leurs capes alezanes se couvrant de poussière

J'ai vu les vers couler et sillonner les veines
Des étangs et des lacs, des fleurs de Baudelaire
Et des pages bien noires écorcher les chimères
Des poètes du soir, Rimbaud ou bien Verlaine

J'ai vu des coquillages abandonner les mers
Et les verts océans enfanter des lagons
J'ai vu des oiseaux blancs s'exiler de leurs terres
Et le grand lézard brun revenir en dragon.

J'ai vu les papillons éclore de la soie
Et la soie d'une toile emprisonner un vol
Le vol de l'oisillon plein d'audace et de foi
Se terminer parfois au sein des herbes folles

Mais...

Engloutis, les fleuves et ruisseaux
Calcinés , plaines et arbrisseaux
Annulés, les vols des perdreaux
Évanouis , Lamartine , Rousseau

Quand, d'un cœur pur, tu me désarmes
D'un seul sourire ou d'une larme.

Suzan

J'ai vu les images d'archives.
J'ai vu Nuit et Brouillard de Resnais.
J'ai vu les creux, des yeux, des flancs.
J'ai vu les arêtes des corps et les peaux bleues.
J'ai vu les regards inhumains, plus victimes que bourreaux.
J'ai vu les hérons cendrés, les nudités dépouillées.
J'ai vu les grands, ratatinés, et les petits, écartelés.
J'ai vu l'horreur et j'ai vomi...
Et puis j'ai vu Suzan.
Une charmante dame, aux cheveux d'argent, au regard pétillant.
Elle doit avoir, quoi, neuf ou dix ans.
D'une voix douce et enjouée, Suzan raconte son histoire.
Elle évoque sa poupée, une poupée de chiffons, de haillons récupérés.
Elle a de grands yeux nacrés, greffons d'une mercerie.
Elle a des jambes et des bras tout rabougris, en bois.
Elle n'a pas de cheveux.
Elle s'appelle maman, c'est son papa qui lui a donné, le jour où maman est partie.
Suzan sourit, ôte ses lunettes à la fine monture, en nettoie les verres et poursuit.
Suzan aime bien se promener avec maman, essayer de revoir le merle noir qui chante si bien quand il fait beau! c'est son frère qui lui a expliqué que c'était un merle et un garçon à cause de son bec orange vif. Son frère, lui aussi, est parti.
Suzan aime bien prendre l'air et le soleil, même si parfois il y a de drôles d'odeurs.
Suzan chantonne quelquefois, surtout pour faire plaisir à cette vieille dame si gentille qui lui disait: «Tiens Suzan, un petit bout de pain, je n'ai pas très faim aujourd'hui. A condition que tu chantes pour moi, d'accord?»
La vieille dame aussi est partie, Suzan l'aimait bien.
Suzan stoppe son discours et sourit largement, elle reprend.
Un jour c'est son papa qui est parti, lui non plus n'a pas eu le temps de la prévenir.
Par contre, il a eu le temps de lui crier (hurler même): «au revoir Suzan!», de très loin.
C'était la première fois que cela arrivait, ni sa maman, ni son frère, ni la vieille dame n'avaient pensé à lui dire au revoir.
Sans doute que son papa, lui, savait qu'il allait partir...
Suzan a un sourire mouillé, elle termine:
«Les autres ne savaient pas, non ils ne savaient pas.
Moi non plus je ne savais pas.
J'étais trop petite, trop petite...»
Suzan détourne la tête, prend un mouchoir, ôte ses lunettes pour en essuyer les verres, renifle légèrement et se tait.
Puis elle hoche la tête, sourit une dernière fois et quitte la pièce, sans dire au revoir.
J'ai vu Suzan et j'ai pleuré.

Doute









Quand on songe parfois, au milieu de sa vie
Au milieu de sa vie, mais quelle prétention!
Que tout ce que l'on croit, que l'on écrit ou dit
N'est que douce chimère, une pure illusion

Alors oui, dites moi, que diable doit-on faire
Au diable Lucifer! pour gommer les erreurs
Pour punir le malheur, mettre le cœur aux fers
En esclave docile, en maître protecteur?

Quoi, croire l'horizon? quand le passé a honte
Quand le "ne pas" se trompe et regrette "il fallait"
Quand tous les "si" du temps, comme cloches de fonte
Balancent leurs bourdons, en angélus de "mais..."

Que faire d'un bilan, au résultat bien nul
Et nul est-il meilleur que le signe inférieur?
Lors, comment éviter de vieillir dans sa bulle
Et quoi donc espérer, à part que vienne l'heure?

Les amants de Paris













Les deux jeunes amants, bras dessus, bras dessous
Exhibent aux jours d'été des vieilles avenues
Des souvenirs charnels, dont l'odeur et le goût
Rappellent aux passants la couleur des peaux nues

Et s'en allant, marchant, flânant et souriant
Ils traversent des ponts de la belle Paris
S'acquittant, par moments, d'un baiser flamboyant
Pour que le temps, passeur, accorde son sursis

La lumière taquine l'œil non aguerri
Un soleil acrobate, en tenue d'apparat
Jongle avec des poussières longtemps endormies
Lucioles éphémères, avides d'opéra

Et quand le pas presse, poursuivi par la nuit
Qu'un promeneur se fige en une ombre perdue
Les deux jeunes amants chuchotent leur ennui
De voiler leur passion dans de trop sombres rues

Misoto (2/2)














Mr Yuan est subjugué.
Les vapeurs odorantes du thé, que Misoto vient de lui offrir, s'engouffrent dans sa bouche béante. Quand il revient à lui, c'est pour partir d'un rire stupide et indécent, dont l'amplitude augmente progressivement avant d'être annihilée par une toux asphyxiante.
Misoto reste impassible.
Mr Yuan, gêné et vexé, se venge: "Alors, qu'attends-tu? distrais moi, joue et chante... allez, dépêche toi!"
Misoto obéit avec docilité, on ne refuse pas la demande d'un condamné.
Des notes aiguës, pleurées par le shamisen (instrument à trois cordes), dissipent très vite l'embarras et la colère de l'honorable Mr Yuan. Et la voix mélodieuse de la geisha finit de l'apaiser, sa voix et le narcotique qu'elle a dilué dans sa tasse... elle a procédé avec adresse et discrétion, d'un geste invisible aux yeux bouffis de son hôte.
Misoto n'eut pas le temps d'arriver au terme de sa berceuse, les ronflements témoignaient avec vigueur de l'état avancé de leur géniteur. Elle sourit faiblement, se redressa pour se retrouver dans le dos du marchand et se saisit du katana dont il s'était défait. Elle caressa le plat du métal, doux et lisse comme une peau de bébé.
Elle fit siffler la lame dans l'air, comme son père lui avait enseigné, pour s'assurer qu'elle soit aiguisée. Puis elle s'amusa à le vérifier, elle se posta devant l'homme assoupi et, après avoir relevé sa tête avachie, d'un trait vif et précis, elle fit rouler au sol les six boutons dorés de sa tunique.
Il maugréa timidement. Pour éviter qu'il ne se rendorme, Misoto lui entailla doublement le visage. Sur chacune des joues, un filet sanguinolent tentait de rejoindre l'autre.
Une dernière coquetterie... Elle voulait lire dans les yeux de son bourreau la peur de la victime et l'effarement, la douleur, l'incompréhension et peut-être même des larmes de pitié. Elle ne s'accorda pas un temps suffisant pour jouir de ce plaisir, elle craignait de faiblir au dernier moment.
L'honorable Mr Yuan put tout juste gémir en pressant ses blessures.
Le Katana, tenu à deux mains, plongea avec violence sur le crâne dégarni qu'il divisa en deux parties égales et pendantes, créant une fontaine d'où jaillissaient des gerbes d'un rouge vif. Le sang glissait sur la soie et marbrait les roses blanches de larmes de revanche.
Misoto sourit franchement, humecta ses lèvres d'un peu de liquide chaud recueilli sur son kimono, le mélangea à sa salive et projeta une boule rose et visqueuse sur le corps sans vie de l'honorable Mr Yuan.

Puis elle ôta chaussettes et sandales, dénoua son obi, se débarrassa du kimono et des sous-vêtements, défit son chignon. Elle s'agenouilla, nue, devant le plateau; elle déplia la serviette en éponge, essuya méticuleusement tasse et théière et porta le breuvage encore chaud à sa bouche.
Elle ne serait jamais mère, elle ne serait jamais Mère, elle fut juste une promesse de geisha. Et sa fille (car c'était une fille, elle le savait sans besoin de preuve) n'aurait pas à supporter le déshonneur et l'humiliation de sa mère.
Elle caressa son petit ventre arrondi.
"Dors bien, ma petite fille bâtarde, dors bien..."
Elle s'efforca de sourire une dernière fois pour se donner courage et saisit le tantō(sabre japonais, court, utilisé lors du suicide rituel, le Seppuku) qu'elle avait dissimulé dans le *takamakura.
Le corps d'une belle jeune fille nue, au visage maquillé comme celui d'un clown grimaçant de douleur, repose au sol. A ses côtés, un sabre au manche noir porte les marques d'une croix gravée sur un tronc.


* Afin de ne pas aplatir leur coiffure, les geisha doivent dormir sur un « repose-nuque », le takamakura, qui empêche la coiffure de s'aplatir.

Misoto (1/2)

Les deux
idéogrammes
du mot
geisha
.
gei "art"
sha "personne"



Pour changer et m'amuser un peu, j'ai entrepris d'écrire, de temps à autre, des fictions miniatures ayant pour cadre un pays (ou région) différent à chaque récit. La première se déroule au Japon, contrée qui me fascine (parmi tant d'autres) et m'effraye en même temps. Je me suis documenté avec l'encyclopédie en ligne, Wikipédia, et j'ai pallié quelques lacunes d'un peu d' imagination. J'ignore tout, par exemple, du protocole à suivre pour la cérémonie du thé...



Sur un pont arqué, au bois ruisselant de rosée, elle avance lentement, en silence.
Chacun de ses pas froisse un tapis rose, brodé en pétales de cerisier.
Au dessus d'elle, des papillons blancs agitent leurs ailes en éventails et, sous ses pieds, à la surface de l'étang, les ides déposent de rouges baisers dont l'onde vient clapoter sur un berceau de nénuphars.
Misoto a seize ans et c'est le printemps. Elle tourne avec grâce, d'un geste presque invisible, une ombrelle blanche, méduse flottant dans le ciel. C'est le moment de la journée qu'elle préfère, une promenade matinale, comme un petit déjeuner picoré dans un jardin d'eau.
Les parfums sont légers mais ses jours (à elle) sont comptés.
Elle pose quelques phalanges sur ses lèvres fraiches, elle réprime un bâillement, un bâillement de nausée.
Au loin se profile une silhouette fière, celle d'Okasan (Mère), qui glisse à sa rencontre.
- Misoto, ce soir nous recevons un de nos hôtes les plus respectables, Mr Yuan. Il revient d'un voyage professionnel en Chine qui a duré un mois. Il vous a choisie, un jour il deviendra peut-être votre danna*, faites honneur à notre maison.
Misoto se tait.
Toute réplique serait inattendue, incongrue, déplacée et fâcherait le décor.
On ne répond pas devant Mère, on acquiesce.
Misoto incline à peine son visage blanc, fardé de plomb; elle a entendu...
«Un de nos hôtes les plus respectables? le plus riche surtout et le plus détestable,le plus vil, un marchand libidineux et répugnant» songea-t-elle. Elle n'en voulait pas à Mère, Mère... elle répéta pour elle-même ce mot étrange, dont le sens prenait en cet instant une saveur amère...

La pénombre s'était emparée de l'okiya(maison de geisha).
Misoto avait revêtu un kimono rouge vif, dont la soie frissonna quand elle referma derrière elle le paravent coulissant.
La lumière tamisée était impuissante à dissimuler le visage congestionné, de désir et d'alcool, de l'honorable Mr Yuan.
Elle s'inclina, aussi respectueusement qu'elle en eût le courage, puis s'agenouilla devant un plateau en bambou.
Elle maitrisait parfaitement le chanoyu (cérémonie du thé), tout devait être parfait, ce soir plus que jamais.
Chaque objet se trouve à a sa place, dictée par le protocole du sadō (l'art du thé).
Un brasero, une théière, un pot d'eau en laque, une tasse, une serviette en éponge, un fouet et une louche, et un dessous de théière.
Misoto a ajouté quelques roses blanches, disposées avec soin dans un vase long et fin.
Elle les a choisies pour leur beauté et l'absence de tout parfum, les senteurs d'encens et de thé vert devant être les seules à se conjuguer.
Avec des gestes délicats, infiniment lents, elle commence un ballet hypnotique.
A chaque instant, il ne peut y avoir qu'une seule pièce dans les airs, elle doit reprendre ensuite exactement la même position qu'avant son envol et le trajet du retour doit imiter celui de l'aller, comme une remontée dans le temps.

A suivre...



* Chaque geisha avait un protecteur, un danna, qui lui versait une pension mensuelle. Le dépucelage de la geisha était la prérogative du danna mais dans certains cas la maison en confiait le soin à un homme choisi pour sa délicatesse et qui payait très cher pour ce privilège